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La chasse au Moqueur

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[CMANO] La chasse au Moqueur (mini-récit)

Jeu : Command Modern Air Naval Operations Wargame of the year edition.

Scénario : To Kill a Mockinbird

Camp : URSS (PVO)

 

Contexte : Guerre froide.

Date : 27 août 1979

 

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Tout au long de la guerre froide, les Etats-Unis ont mené des missions de reconnaissance à proximité voire au-dessus du territoire soviétique. Cible prioritaire, la mer de Barents et la mer Blanche, qui constituent un bastion pour la flotte du Nord et ses sous-marins. Ils le font en toute impunité, comme s’ils se voulaient moqueurs. Pour éviter toute escalade, Moscou a mis en place des règles d’engagement extrêmement strictes : interdiction d’ouvrir le feu ou même d’entreprendre toute action agressive sans l’aval du haut commandement. Cela signifie attendre de longues minutes, la plupart du temps des heures entières, avant de savoir quoi faire et ne pas faire.

 

Le problème, pour la 10e Armée de Défense Aérienne Indépendante, une composante de la Défense Anti-Aérienne Soviétique (PVO), c’est que les Etats-Unis emploient une petite merveille d’appareil pour espionner l’Union Soviétique dans le cercle polaire Arctique.

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Le Lockheed SR-71 Blackbird est sans aucun doute l’appareil le plus performant de son époque. Cet avion de reconnaissance est capable de voler au-delà de Mach 3. Sa vitesse de croisière, à laquelle les moteurs sont les plus efficaces, est Mach 3,2. Il vole à 80.000 pieds sans le moindre problème. Pour sa défense, trois suites de contre-mesures électroniques actives et passives et surtout, sa vitesse. Il suffit bien souvent de mettre les gaz pour semer un missile ennemi. Histoire d’augmenter un peu plus la durée de vie de l’appareil, sa signature radar est très réduite, c’est en quelque sorte le premier avion furtif de l’histoire. Autrement dit, le temps que Moscou décide de quoi faire, cet avion a eu le temps de se promener, et sans doute de repartir. Frustration garantie.

 

27 août 1979, 16h30, Sur la base de Monchegorsk

« Encore perdu, j’ai un brelan de valets. C’est pas ta journée Oleg !

Cinquième défaite consécutive pour Oleg Tatarenko, capitaine du 174e Régiment d’Aviation de Chasse des Gardes, que la chance semble avoir abandonnée aujourd’hui. La petite salle de repos, transformée en salle de jeu à cette heure de la journée, est animée par les exclamations des vainqueurs, les plaintes des vaincus, et les discussions qui ne manquent jamais de naître autour des dés et des cartes.

- Ah, de toute façon les cartes sont tellement usées que je suis sûr que tu en reconnais le dos !

- Allons allons, tu pourrais aussi bien les reconnaître que moi. Dis plutôt qu’aujourd’hui, je suis irrésistible !

- Ha ! Si tu le prends comme ça je te propose un dernier pari.

- Ooooh, veux-tu vraiment retenter ta chance ? Tu veux changer de jeu ? Un 4-2-1 ?

- Pas vraiment.

Oleg se racle la gorge, comme pour attirer l’attention.

- Je prends le pari que le prochain Blackbird qui s’aventure chez nous, je l’abats.

Viktor Samsonov s’attendait à tout, sauf à ça. Il en lâche son verre d’eau, qui vient s’éclater au sol. Le silence se fait immédiatement dans la pièce, suivi d’un éclat de rire qui s’est sans doute fait entendre jusqu’aux hangars à l’autre bout de la base.

- Oleg, tu ne peux pas être sérieux !

Tatarenko se lève, pour faire un peu plus porter sa voix.

- Je dis que le prochain Blackbird qui vient fourrer son nez de Yankee chez nous, je l’abats !

Il sent alors tous les regards posés sur lui. Ou plutôt, légèrement derrière lui, sur sa droite.

- Ravi de vous savoir aussi enthousiaste, capitaine Tatarenko.

Il reconnaît la voix de stentor du lieutenant-général Rogozine, son supérieur.

- Rogachevo a envoyé un avion en patrouille à la limite de la couverture radar de la base. Un de nos Yak-28 a rencontré un avion espion américain. Il a fait demi-tour, mais il pourrait bien servir de couverture à un Blackbird qui nous passerait sous le nez pendant que l’on surveille cet avion. Tatarenko, Konstantinov, vos avions sont prêts à décoller, vous vous y installez immédiatement. Samsonov et Blaszkowitz, vous décollez au plus tard dans deux heures.

 

Il n’en faut pas plus pour que ces hommes quittent la pièce et se préparent. Alors qu’ils courent vers leurs appareils, Vladimir Konstantinov, ne peut s’empêcher de poser la question que tout le monde se posait alors dans la salle de jeu.

- Capitaine, vous étiez sérieux tout à l’heure ?

- Quand j’ai dit que j’allais descendre le prochain Blackbird ? Oui, totalement. J’ai bien l’intention de faire en sorte que ces américains arrêtent de venir nous narguer jusqu’aux eaux glacées de l’Arctique.

- Vous pensez que c’est pour aujourd’hui ?

- J’ai consommé toute ma malchance cet après-midi, donc oui. »

Les deux MiG-25P sont en bout de piste, moteurs éteints mais avec toute une équipe affairée autour. Dans les deux hangars les plus proches, ceux de Samsonov et Blaszkowitz, en cours d’armement. Il pourrait partir dans les cinq minutes si nécessaire. Il va pourtant attendre près d’une heure et demie et, lorsqu’ils décolleront, ils seront quatre.

 

Mémoires d’Oleg Tatarenko, extraits.

« Il faut être chanceux ou avoir l’œil vif pour véritablement voir un Blackbird. Quand il est à portée de vue, il va généralement très vite et très haut. La plupart du temps, ce n’est guère qu’un point noir qui se dessine. Je me dis que je suis un des rares à avoir pu l’approcher d’aussi près, à l’avoir vu successivement de face, puis de dessous, de côté et de derrière, à quelques centaines de mètres à peine. Mon régiment est sans doute le seul qui peut se vanter d’avoir quatre pilotes qui ont vu, de leurs propres yeux, autre chose qu’un point. J’ai encore en mémoire la forme de son fuselage et la flamme que crachent ses réacteurs. Et cette vitesse… »

 

27 août 1979, 17h44, zur la base de Monchegorsk

La radio grésille soudain.

« Ici Rogozine. Aux dernières nouvelles l’avion non identifié se dirige droit vers notre base, on informe Moscou. Il n’a pas émis de signaux susceptibles de nous permettre de l’identifier mais sa vitesse et son altitude laissent peu de doute. Les Su-15 partis de Koshka Yavr l’ont à peine eu deux secondes sur leurs radars avant qu’il ne décide de mettre les gaz. L’appareil vient d’activer ses contre-mesures peu avant d’entrer dans l’enveloppe de nos SAM. Tout le secteur est aveuglé sur l’ensemble des bandes de fréquences. Vous décollez tous les quatre dans dix minutes.

- Bien reçu.

Dix minutes plus tard, les appareils de Samsonov et Blaszkowitz sont prêts à leur tour et attendent sagement derrière.

- Autorisation de décoller.

Oleg pousse la manette des gaz, injectant dans les deux Tumansky R-15B-300 le carburant nécessaire pour pousser les presque 37 tonnes que représentent son avion armé. En quelques secondes, il est en l’air, train rentré.

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- Je vous rappelle que nous n’avons pas, je répète, PAS le feu vert de Moscou pour ouvrir le feu. Contentez-vous pour le moment de suivre l’appareil et de clairement lui faire comprendre qu’il aurait été abattu si nous l’avions voulu. Il est vers vos deux heures et fonce droit sur vous. Orel #1, je vous cède le commandement.

- Entendu. On n’engage pas. Orel #3 et #4, allez droit vers la cible puis placer-vous sur ses arrières et suivez-là. Orel #2 et moi, nous filons au nord pour lui couper toute retraite.

- Orel #2, reçu, je prends votre aile.

- Orel #3, reçu, cap… 0-2-8.

- Orel #4, je suis Orel #3. »

 

Les appareils 3 et 4 virent vers l’est.

« Ici Rogozine. Nos radars sur la côte ont repéré l’appareil au-dessus d’eux malgré le fort brouillage radar, même cap que précédemment.

- Orel #3, reçu, on poursuit l’interception. »

Quelque secondes plus tard, le RP-25 Smerch de Samsonov/Orel #3 émet un blip caractéristique.

« Contact. 45 nm, vitesse 1850 nœuds, altitude 75.000 pieds, c’est notre cible. Poursuivons notre ascension.

- Ici Orel #4, le contact est apparu sur mon radar. Avion en visuel. »

 

Mémoires d’Oleg Tatarenko, extraits.

« Je crois qu’il n’existe rien de plus frustrant pour un soldat que d’avoir une cible aussi insaisissable dans son viseur, pendant de longues minutes, et de se voir interdit de tir. Prenez mes deux équipier, les capitaines Blaszkowitz et Samsonov. S’il y avait une justice, ils auraient dû l’abattre. Leur position était parfaite. Le Blackbird était face à eux, il ne disposait pas de la manœuvrabilité nécessaire pour faire demi-tour et s’enfuir sans rester plusieurs secondes dans l’enveloppe de leurs missiles. Il aurait suffi de quatre R-40 pour l’envoyer mordre la poussière. Mais les instructions devaient gravir les échelons. Du radar qui l’avait repéré au QG du 21e corps de Défense Aérienne, puis au QG de la 10e armée de défense aérienne à Arkhangelsk, puis au QG des Forces de Défenses Aériennes. Et après ça, le Maréchal Koldunov devait obtenir l’aval du Politburo qui décidait de notre droit de riposter ou non. Et l’ordre devait redescendre ! »

 

27 août 1979, 18h02, au-dessus de Monchegorsk

« Ici Orel #3, je crois que l’Américain nous a vu, il commence à manœuvrer.

- Orel #1 à Orel #3 et 4, poursuivez votre ascension et suivez-le d’aussi près que possible. Passez en postcombustion si nécessaire pour ne pas vous faire semer.

- Bien reçu capitaine ! »

Oleg s’imagine la scène qui se déroule quelques kilomètres derrière lui à peine. On dirait que le Blackbird est venu espionner nos bases aériennes, aujourd’hui. Et la côte, au passage. Il ne fait aucun doute qu’il teste nos réactions.

 

« Ici Orel #3, il vient de passer derrière nous...

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- Onn manœuvre… Nous sommes dans ses six heures, on engage la postcombustion. J’ai un visuel complet. Il poursuit sa manœuvre, on temporise sans problème… Orel #1 et #2, il arrive vers vous !

- Excellent. Poursuivez-le. Orel #2, on engage la postcombustion. Il faut le garder dans notre enveloppe de tir le plus longtemps possible !

- A vos ordres capitaine. »

 

Il pousse un peu plus la manette des gaz. Il dépasse maintenant Mach 1 et voit son compteur de vitesse atteindre des valeurs toujours plus hautes. Mach 1.2, Mach 1.5, Mach 1.7… Mach 2. Il n’y a pas que le Blackbird qui tutoie les vitesses supersoniques. Un voyant s’allume. Cet indicateur qui vous dit, en somme « vous pouvez aller plus vite, mais vous endommagerez irrémédiablement les moteurs ». Il cesse d’accélérer et se maintient à Mach 2.

« Capitaine, le Blackbird a quitté notre enveloppe de tir, il sera sur vous dans quelques secondes. »

Une, deux, trois, quatre… Et cinq. Un peu plus de 40.000 pieds au-dessus de lui, le Blackbird se dessine, un tout petit point à peine visible.

« Je l’ai en visuel, poursuivons ascension. »

 

Malgré les Mach 2 allègrement atteint, Oleg voit le Blackbird s’éloigner à quasi Mach 3. Il prend la fuite, inexorablement. Encore quelques secondes et il ne sera plus dans l’enveloppe de ses missiles. Trois, deux, un… Voilà, il est hors de portée.

« Ici Rogozine ! Feu vert de Moscou, feu vert de Moscou, autorisation de détruire la cible ! Je répète, autorisation de détruire la cible !

Orel #2 hurle dans sa radio.

- Sauf votre respect, c’est trois secondes trop tard !

Oleg repère, loin en bas, la trainée caractéristique de tirs de DCA.

- Du calme Konstantinov, nos batteries ouvrent le feu.

- Aucune chance de le toucher, il va encore s’échapper.

Sauf le missile vient d’assez loin devant lui.

- Ici Orel #1, je crois que les batteries stationnées à Severomorsk ouvrent le feu. Le Blackbird va être obligé de manœuvrer car le missile arrive de face. Orel #2, préparez vos missiles. Orel #3 et #4, foncez.

 

Il distingue à peine deux trainées de missiles tirés du sol et partant dans des directions complètement aléatoires, leurrées par les contre-mesures de leur cible. Sur son radar, le Blackbird ne s’éloigne plus. En manœuvrant pour esquiver le missile, il a perdu suffisamment de vitesse pour lui permettre de le rattraper.

- Orel #1, cible dans l’enveloppe mais trop haute.

- Orel #2, même problème.

Allez… Grimpe ! Grimpe ! Oleg décide de pousser le moteur au-delà de ses limites. Il atteint finalement la vitesse limite de Mach 2.4, déclenchant une alerte à bord de son appareil.

- Cible à portée ! Fox 2 ! Fox 2 !

Deux R-40R quittent leur rack. Le tableau de bord l’informe de l’acquisition de la cible par les têtes semi-actives. Il n’y a plus qu’à espérer que le contact ne soit pas perdu.

- Orel #2, je suis à portée. Fox 2 ! Fox 2 !

Oleg suit de l’œil les deux trainées de ses missiles. Le premier ne parvient pas à maintenir son cap vers le Blackbird, sans doute victime de ses contre-mesures. Mais le second… Le second explose à proximité de l’avion ! Un des réacteurs du SR-71 s’enflamme d’un coup.

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- Orel #1, spalsh 1 ! Splash 1 ! Cible abattue !

- WOOOOOOOH !

- Ici Rogozine…

On peut entendre des applaudissements derrière lui.

- Ici Rogozine, les sites de Severomorsk et Murmanshi confirment la destruction de l’appareil ennemi. Excellent travail là-haut !

Quelques applaudissements accompagnent le message.

- Oleg #1 à toute la formation, on retourne à Monchegorsk. »

Une fois au sol, les quatre héros du jour sont accueillis par la moitié du personnel de la base. Samsonov, sitôt descendu de son appareil, marche tout droit vers celui d’Oleg. Son visage trahit deux émotions contradictoires. Médusé, d’abord, que Tatarenko ait tenu son pari, ce qui signifiait que tous ses gains de la journée, presque un quart de solde quand même, étaient perdus, mais aussi incroyablement heureux d’avoir participé à cette première destruction d’un SR-71 en conditions réelles, et d’avoir enfin puni l’arrogance et les moqueries américaines. Quant à Oleg, il n’a pu toucher le sol tout de suite. Au lieu de trouver le tarmac, ses pieds ont été saisis par les puissantes mains de trois de ses mécaniciens qui n’ont rien trouvé de mieux que de le porter sur leurs épaules sur plusieurs mètres.

 

Mémoires d’Oleg Tatarenko, extraits.

« On espérait qu’un tel événement changerait les choses. Notre état d’esprit était le suivant : nous avions prouvé que nous étions capables d’abattre cet avion. Qu’une partie de notre faiblesse était due non pas à des défauts de nos hommes ou de nos appareils, mais bien aux doutes qui déchirent le Politburo et à une peur panique de l’initiative de la part des soldats sur le terrain. Quelque peu emportés par l’enthousiasme, nous espérions que la bride serait relâchée, et que nous aurions le feu vert pour aller menacer les avions américains opérant dans notre espace aérien, et non seulement ceux survolant notre territoire. Nous sommes une superpuissance ! Mais hélas, peine perdue. A Moscou, on s’est félicité des événements et de la réaction de chacun. Il n’y a pas eu d’escalade et l’ennemi a réduit la voilure en ce qui concerne les missions clandestines. Pourquoi, se sont-ils dit, changer une formule qui a si bien marché ? Ils nous ont totalement ignorés. Tout le monde savait ce que nous avions accompli, mais à Arkhangelsk on sait surtout dans quelles circonstances. Nous avions chassé le moqueur. »

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